#Mai 2018 : Point de vue de chercheur

Par Alain Goudey, Directeur de la Transformation Digitale, NEOMA Business School (en savoir plus : alain.goudey.eu)

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Le numérique dans l’enseignement : pourquoi transformer nos pratiques académiques ?

Par Alain Goudey, Directeur de la Transformation Digitale, NEOMA Business School (en savoir plus : alain.goudey.eu)

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Depuis l’arrivée du web en 1994 en France, notre société connait une vague de transformation numérique sans précédent sous l’impulsion des évolutions technologiques. Selon Centron et Davies (2010), toute la connaissance technologique que nous avions en 2008 ne représentera que 1% de notre connaissance technologique en 2050 : la connaissance technologique évolue de manière exponentielle. Ainsi, si nous parlons des objets connectés à Internet, alors qu’ils n’étaient qu’un milliard en 2014, il est prévu de 30 à 212 milliards d’objets connectés sur le marché d’ici 2020 [1] ! De nombreux secteurs sont déjà concernés par cette transformation : les médias, les contenus / la culture, la distribution, l’automobile, le luxe, la santé, la finance, etc. L’enseignement et la recherche ne feront pas exception…

Issu d’approches assez anciennes, le système académique actuel a été prévu pour répondre aux enjeux et besoins de l’ère industrielle, mais pas à ceux de l’ère numérique. Selon Ken Robinson, il est conçu de manière standardisée, linéaire, silotée et correspond à un « one best way » en capacité en théorie d’emmener le plus grand nombre à s’insérer efficacement dans la société [2]. Pourtant, alors que les métiers de demain ne sont pas encore connus et que l’environnement professionnel est en très grande évolution, l’Ecole / l’Université devrait plutôt favoriser le développement de compétences permettant à tout un chacun de s’adapter continuellement à tout nouveau contexte qui se présente [3].

Dans la pratique, nous voyons trois raisons clés qui appellent à la transformation numérique de l’enseignement et de la recherche :

  • L’objectif, former les jeunes générations au monde actuel n’a pas changé, mais le monde lui n’est plus du tout celui qui nous a formés ! Sans un effort de transformation nous appartenons à l’ancien monde et poussons à la répétition de schémas de pensée inadaptés au monde numérisé d’aujourd’hui ;
  • L’information est partout donc l’Ecole / l’Université ne sert plus seulement à transmettre de l’information… ou alors elle disparaîtra prochainement, « ubérisée » par Internet ;
  • Les jeunes générations ont des modes de pensée et des comportements différents des nôtres ;

Nous allons détailler ces trois raisons appelant à une transformation des pratiques académiques.  

Le monde auquel nous formons les jeunes se transforme à grande vitesse

Il suffit de regarder vingt ans en arrière pour se convaincre de l’ampleur de la transformation que nous avons connue. Google a très exactement vingt ans cette année (créé en 1998) et à sa suite sont apparus Wikipedia en 2001, Gmail en 2004, YouTube en 2005, Twitter et Facebook en 2006, iOS et Android en 2007, Pinterest et Instagram en 2010. Autant d’outils qui ont créé les réseaux sociaux, l’internet mobile, soutenu l’e-commerce, favorisé la création de contenu, l’émergence des communautés, etc.

D’autres technologies à venir comme la robotique ou encore l’intelligence artificielle vont, elles aussi, fortement faire évoluer le marché de l’emploi. Ainsi, Frey et Osborne (2013) indiquent que 47% des métiers aux USA et 35% des métiers au Royaume-Uni sont susceptibles d’être automatisés d’ici à 2025 [4]. En France, c’est le cabinet Roland Berger [5] qui a publié en 2014 une étude montrant que 42% des emplois français étaient automatisables, soit potentiellement 3 millions de chômeurs en plus ! Cette vague d’automatisation ne touche plus uniquement les emplois dits manuels mais concerne aussi les métiers administratifs, ceux du commerce et de la distribution, ceux de la santé, les métiers juridiques, et… les métiers d’enseignement et de recherche !

En même temps, de nouveaux métiers sont créés. Pour ne prendre que l’univers du marketing digital, l’APEC a rassemblé en 2015 un référentiel des métiers du marketing digital : responsable de la stratégie digitale, marketing business analyst, data scientist, dataminer, responsable marketing digital, responsable CRM, traffic manager, chef de produit web, chef de produit mobile, community manager, brand manager en ligne, social media marketing manager, responsable de contenu numérique, analyst revenue manager, growth hacker, etc.

Dans cette perspective, le thinktank californien Institute for the Future annonce que 85% des métiers que nos étudiants auront en 2030 n’existent pas encore [6] ! Autrement dit le métier de Professeur aujourd’hui consiste à former les étudiants à résoudre des problèmes qu’on n’a pas encore formulé, en mobilisant des technologies qui n’existent pas nécessairement, dans le cadre de métiers qui restent à créer !

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de voir que les trois compétences clés attendues par les entreprises selon le Forum Mondial de l’Economie d’ici à 2020 sont assez différentes de celles voulues en 2015 [7] :

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Ce rapport stipule que la créativité va devenir une compétence clé pour les employés en 2025, ces étudiants que nous formons actuellement ! Leur parcours académique leur a-t-il réellement permis de développer cette compétence ? Etre créatif pour toujours s’adapter aux nouveaux modes de travail, aux nouvelles technologies, aux nouveaux produits, etc. : « Ce n’est pas le plus fort de l’espèce qui survit, ni le plus intelligent. C’est celui qui sait le mieux s’adapter au changement » (citation attribuée à Charles Darwin). Ces éléments sont à rapprocher d’une récente étude de Deloitte qui stipule que la durée de vie moyenne d’une compétence est aujourd’hui de 5 ans (vs. 30 ans dans les années 80)… le monde d’aujourd’hui évolue de manière exponentielle et il est faux de penser que nous pouvons (encore) former les étudiants d’aujourd’hui comme ceux d’hier.

Dans un monde où l’information est partout, à quoi sert l’Ecole / l’Université ?

Le nombre d’application disponible sur les Google Play et autre Apple Store, le nombre de sites internet et le nombre de personnes accessibles sur les grands réseaux sociaux évoluent de manière exponentielle multipliant ainsi les occasions de s’informer, de se former, d’échanger, d’apprendre, de transmettre… grâce à un appareil qui tient dans la poche : le smartphone.

A titre d’exemple, aujourd’hui plus de la moitié des vidéos YouTube sont visualisées sur mobile et les mots clés « tutorial » ou « how to » sont les plus recherchés sur cette plateforme [8]. Si l’Ecole / l’Université considère que son rôle consiste encore à transmettre de l’information, elle a perdu la bataille et disparaîtra à assez brève échéance. Le rôle du Professeur n’est plus seulement de transmettre sa connaissance mais de transmettre son savoir et son expérience et le rôle de l’Ecole / l’Université relève davantage du développement des compétences.

En effet, l’enjeu d’aujourd’hui n’est plus l’information ou l’accès à l’information… mais plutôt la capacité à la traiter, à l’analyser, à la comprendre, à la digérer, à la mettre en perspective, à l’appliquer, à la critiquer, à faire des liens avec d’autres éléments, etc. Pour le coup, la pratique de la recherche scientifique nous permet de développer ces compétences et nous, Professeurs, sommes des experts de ces pratiques autour de l’information et de la pensée critique : faisons de nos étudiants des chercheurs en puissance.

Générations X (les Professeurs) vs. Y, Z, Alpha et autres (les étudiants)

Derrière ces raccourcis rapides de dénomination se cachent une réalité concrète de comportements différents induits par les technologies.

Aujourd’hui l’attention allouée par les jeunes générations dans un cours n’est pas le même que les générations précédentes : l’attention humaine devient une denrée rare. Ainsi une étude de Microsoft réalisée au Canada (2017) montre que l’attention des étudiants est de l’ordre de 8 secondes (par minute), soit moins qu’un poisson rouge ! Appliqué à une journée de cours de six heures, ce ratio donne 45 minutes d’attention par personne !

Dans la même veine, le rapport au temps est très différent aujourd’hui : pour les moins de 25 ans, attendre une minute sans rien faire (comprendre sans toucher leur smartphone) est impossible pour près de 80% d’entre eux alors que pour les plus de 65 ans, cela ne concerne que 10% de la tranche d’âge. Les technologies numériques ont joué un rôle majeur dans cette évolution avec des réactions de l’ordre de la seconde sur les écrans et les mécanismes de récompense utilisés pour accrocher l’attention des utilisateurs. Non seulement nos étudiants sont durs à intéresser, mais en plus ils s’ennuient donc très vite !

A travers ces deux exemples, il est aisé de constater que les modes de fonctionnement diffèrent assez fortement. Pourtant, il est une erreur à ne pas commettre : celle de penser que nous n’avons rien à leur apprendre car ces jeunes générations maîtrisent les technologies ! En fait, ils les utilisent beaucoup (parfois beaucoup trop) mais ne les maîtrisent pas toujours. L’enjeu de l’Ecole / l’Université doit aussi être de former à une bonne utilisation des outils technologiques, à développer une culture des technologies !

En conclusion, le Professeur doit se transformer en un guide / un mentor : « From Sage on the stage to Guide on the side [9]» et il est urgent d’amorcer la transformation (numérique ou non) de nos approches académiques [10].

Etre professeur au 21ème siècle

Stimuler la créativité, former à des métiers qui n’existent pas encore, développer l’esprit critique et susciter l’intérêt maximum des étudiants pendant le cours sont aujourd’hui les challenges importants auxquels le Professeur est confronté dans sa pratique quotidienne. Comment faire concrètement ? Voici quelques convictions issues de ma pratique d’enseignement.

Ma conviction première est que les cours doivent s’adapter au fonctionnement de notre cerveau (et non l’inverse). Ainsi, il a été montré que notre cerveau apprend mieux quand il joue. Le jeu ne laisse pas de place à l’ennui, génère des émotions positives et favorise l’apprentissage par l’action grâce à la mise en scène de situation concrète. Dans cette philosophie, Matthew Peterson a par exemple développé un outil pour enseigner les mathématiques et ainsi montré qu’il est possible d’apprendre des concepts complexes par le jeu… charge au Professeur d’être imaginatif pour créer le cadre adapté.

Ma deuxième conviction est qu’il faut engager l’étudiant. De nombreuses techniques peuvent être utilisées ici. Mes préférées sont :

  • L’engagement par l’image : je filme les étudiants dans leur restitution et diffuse ces films sur la communauté de l’Ecole en temps réel. Leur image étant engagée, les étudiants s’investissent efficacement ;
  • L’engagement par l’entreprise : le cours se déroule avec une entreprise partenaire, il est de fait plus concret et « ancré dans la pratique ». L’entreprise accepte notamment de participer à des retours d’expérience, à du mentoring ou au jury d’évaluation du séminaire. Face à de « vrais » professionnels, les étudiants sont tout de suite plus impliqués ;
  • L’engagement par la production : en utilisant la mécanique de classe inversée, les étudiants doivent développer par eux-mêmes les outils qui vont leur permettre de progresser dans le travail demandé. L’enjeu de la note étant ce qu’il est, l’engagement des étudiants est souvent au rendez-vous.

Ma troisième conviction est « l’incarnation du cours ». L’essence même du cours doit être concrétisée dans l’espace d’apprentissage. Ainsi, toutes mes interventions autour du marketing des technologies de rupture me font utiliser dans la salle de classe ces mêmes technologies : intelligence artificielle, robotique, réalité virtuelle, imprimantes 3D, voiture autonome, etc. Cela permet de passer du discours au sujet d’une technologie à l’expérience de la technologie. L’attention des étudiants est alors maximale car ils peuvent expérimenter concrètement la technologie dont on parle, la « toucher du doigt ».

C’est guidé par ces convictions que j’ai développé en 2016 la première étude de cas marketing utilisant la technologie de réalité virtuelle à NEOMA Business School : grâce à la technologie de réalité virtuelle, l’étudiant peut « jouer à être le directeur d’un magasin de centre-ville » pour en effectuer un diagnostic critique et être force de proposition. C’est ludique, engageant, et très incarné en termes de technologie. Les étudiants m’en ont réclamé des heures non planifiées initialement et leur engagement durant la session de trois heures est maximal [11]!

Notes
[1] selon les études de Gartner, Cisco, Idate ou IDC, 2015
[2] Du paradigme de l’éducation. Juin 2014. Issu de la conférence TED Ken Robinson. https://www.youtube.com/watch?v=e1LRrVYb8IE
[3] Révolutionnez l’éducation. Février 2010. TED Conference - Ken Robinson. https://www.ted.com/talks/sir_ken_robinson_bring_on_the_revolution?langu...
[4] https://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_Future_of_Emplo...
[5] https://www.rolandberger.com/publications/publication_pdf/les_classes_mo...
[6] https://www.delltechnologies.com/content/dam/delltechnologies/assets/per...
[7] https://www.weforum.org/agenda/2016/01/the-10-skills-you-need-to-thrive-...
[8] Galiano P. et Goudey A. (2017), "L’impact des technologies numériques sur l’apprentissage : critiques et perspectives" in J.M. Huet et A. Simon, 2017, "Les Nouvelles Frontières du Digital : Quelles tendances pour la révolution digitale ?", Pearson Education
[9] https://faculty.washington.edu/kate1/ewExternalFiles/SageOnTheStage.pdf
[10] Pour approfondir la réflexion : https://www.youtube.com/watch?v=mdKU07euPtA
[11] https://www.youtube.com/watch?v=kkVjs3sv5wM